L'Odyssée de Kabhula Lango : De Goma à Nairobi, une pratique ancrée dans le sable comme mémoire.
Habiter le déplacement. Le sable est la matière à travers laquelle Kabhula LANGO (née 2002) raconte son histoire. Il y inscrit les traces d'un territoire, d'une mémoire et d'identités en mouvement. Ses œuvres, à la frontière entre figuration et expressionnisme, mettent en scène des corps en transit, des foules et des paysages intérieurs qui résonnent avec son propre cheminement.
Kabhulo LANGO. Credit : John Cuesta, Kay Brown
Nous rencontrons l'artiste congolais Kabhula LANGO à l'occasion de sa première exposition personnelle avec Circle Art Gallery à Nairobi, la ville où il s'est installé il y a deux ans. Au fil de cette conversation, il revient sur son cheminement, de son enfance à Goma à son installation au Kenya, en passant par les rencontres et les apprentissages qui ont façonné son langage artistique.
Il serait pourtant réducteur de considérer Kabhula LANGO comme un simple artiste visuel. Son œuvre se situe à la croisée de la mémoire, de la matière et du déplacement, où chaque matériau devient porteur d'une histoire.
Sa technique singulière, qui fait du sable l'un de ses principaux médiums, est devenue sa signature. Loin d'être un simple choix esthétique, ce matériau est pour lui une manière d'interroger la mémoire de sa terre natale, marquée par des décennies de conflits et l'exploitation de ses ressources minières. À travers lui, Kabhula LANGO donne une matérialité aux récits de migration, de résilience et d'appartenance qui traversent l'ensemble de son œuvre.
Ngalula MAFWATA : Lorsque nous nous sommes parlé pour la dernière fois, il y a deux ans, à l'occasion de votre résidence à Kigali, votre installation à Nairobi n'était encore qu'un projet. Avec le recul, que représente aujourd'hui ce changement de vie ?
Kabhula LANGO : Quitter Goma n'a jamais été une décision prise sur un coup de tête. Nairobi faisait partie des villes où j'envisageais de m'installer et, finalement, l'opportunité s'est présentée grâce à une rencontre faite à Goma. Entre-temps, j'avais également passé quelque temps à Kampala, en Ouganda, avant de choisir de m'établir au Kenya.
Nairobi est une ville très dynamique, où les possibilités sont nombreuses. Bien sûr, le coût de la vie y est élevé, mais le contexte est très différent de celui de Goma. Pour un artiste, c'est un environnement particulièrement stimulant.
Qu'est-ce qui vous a le plus marqué en arrivant sur la scène artistique kenyane ?
Kabhula LANGO : Nairobi a de l’avance si je compare à Goma d’où je suis originaire. Ce qui m'a frappé, c'est le nombre d'espaces consacrés à la création et l'existence de véritables lieux de rencontre pensés par et pour les artistes qui fonctionnent comme un collectif. J'y ai rapidement rencontré des personnes avec lesquelles j'ai pu échanger et construire des liens. J'ai eu la chance d'intégrer un cercle d'artistes très professionnels, exigeants dans leur manière de travailler et de penser leur pratique. Très vite, j'ai eu le sentiment de rejoindre une véritable famille artistique.
Kabhula LANGO : Je suis né à Goma dans un environnement où il y avait cet acquis d’artisanat de présent dans ma famille. Mes frères avaient cette faculté de faire des choses avec leurs mains, j’ai donc cherché à cultiver et développer cette pratique qu’eux même m’avaient montré tout en allant toujours plus loin. Lorsque que j’avais à peine dix ou douze ans, un maître est venu dans notre quartier et voyant que j’étais très actif dans l’artisanat, ma mère nous a mis en relation afin que je puisse le suivre. Il venait de la ville de Butembo située à l’Est du pays également et dont l’histoire a toujours été marquée par son lien avec les missionnaires catholiques. Le maître lui-même travaillait beaucoup avec ces missionnaires.
Il avait une perspective très avancée concernant l’art contemporain et travaillait avec tous les matériaux qu’il est possible d’imaginer. Ainsi, j’ai vécu près de cinq années dans son studio tandis que lui voyageait de Butembo à Goma.
Ngalula MAFWATA : Comment s'est déroulé cet apprentissage auprès de votre premier maître ?
Kabhula LANGO : J'ai très rapidement acquis une certaine maîtrise des techniques qu'il m'enseignait. Avec le temps, il m'arrivait même de réaliser des œuvres entièrement, qu'il signait ensuite de son nom pour répondre aux nombreuses commandes qu'il recevait. J'étais encore beaucoup trop jeune pour être reconnu comme artiste. Même s'il n'était pas présent dans les grandes collections ou sur la scène de l'art contemporain, c'était un artisan très respecté qui vendait régulièrement ses œuvres, notamment à des touristes.
À cette période, j'ai également choisi d'abandonner mes études en électronique, que je suivais depuis près de quatre ans dans un monastère au Nord-Kivu, pour me consacrer pleinement à la création.
“Pour moi, le sable n’est jamais un simple matériau : il porte la mémoire de cette terre.”
Les filles de Mombi, Acrylique, huile et sable sur toile, 155x76cm, Kabhulo LANGO (2026)
Ngalula MAFWATA : Comment votre retour à Goma a-t-il marqué un tournant dans votre parcours ?
Kabhula LANGO : De retour à Goma, j’ai fait la rencontre de Maîtres qui avaient étudié à l’Académie des Beaux-Arts de Kinshasa, notamment Francis MAMPUYA et Denis MATEMO. C'est grâce à eux que j'ai découvert la composition, l'histoire de l'art et une approche beaucoup plus structurée de la création.
Jusqu'alors, je réalisais principalement des paysages et des œuvres destinées aux touristes. Leur enseignement m'a permis de développer le langage plastique qui est aujourd'hui le mien. Ces enseignants issus de l’Académie m'ont appris l’art de la composition des tableaux, l'histoire de l'art. Ils nous ont beaucoup aidé moi et les camarades avec qui j’étais à cette époque. On a pu alors étudier l'histoire de l'art du Congo, l'art de Lubumbashi, les grands mouvements et Maîtres tels que Pili Pili, Mode MUNTU. Mode MUNTU fait partie des artistes qui m’a beaucoup inspiré. Il venait régulièrement à Goma avec d'autres artistes de Kinshasa, invités par le collectionneur Dario Merlo KASUKU, fondateur de la Kivu International School. Ces rencontres ont considérablement élargi ma vision de l'art.
“La frontière entre célébration et destruction est presque impossible à définir.”
Ngalula MAFWATA : La matière, et en particulier le sable, occupe aujourd'hui une place centrale dans votre travail. Comment cette technique s'est-elle imposée à vous ?
Kabhula LANGO : J'ai été formé à de nombreuses techniques, notamment à la peinture classique. Pourtant, c'est celle du sable, que m'avait transmise mon premier maître, qui s'est imposée naturellement. Il m'avait initié au travail des matières, des écorces de bananier et de nombreux matériaux que l'on qualifierait aujourd'hui de très contemporains. À l'époque pourtant, ce type de pratique était peu compris. Le réalisme dominait et beaucoup pensaient que je ne savais tout simplement pas dessiner. Rires.
Si je suis resté fidèle à cette technique du sable, c'est aussi parce qu'elle est entre directement en résonance avec les recherches que je mène sur ma région d'origine. Je me suis posé beaucoup de questions sur le sujet. J'ai grandi dans un territoire marqué par les conflits, dont les ressources minières sont au cœur des tensions. Pour moi, le sable n'est jamais un simple matériau : il porte la mémoire de cette terre. En l'intégrant à mes œuvres, je cherche à rendre visibles ces réalités et à leur donner une dimension presque physique.
Masque Sans Titre, Plastique recyclé, aluminium et sable sur matériaux anciens, 35 × 13 cm, Kabhula LANGO (2026)
Ngalula MAFWATA : Le déplacement est une notion qui traverse profondément votre œuvre. Comment vivez-vous aujourd'hui cette expérience à titre personnel et en quoi nourrit-elle votre réflexion artistique ?
Kabhula LANGO : Le déplacement est avant tout une remise en question. Dans mon cas, plusieurs réalités se superposent.
La première est celle du conflit qui touche l'est de la République démocratique du Congo. La prise de Goma (2025) a contraint de nombreuses personnes à quitter leur région, chercher la vie. Mais au-delà de la guerre, il faut aussi considérer le manque d'opportunités qui pousse beaucoup d'entre nous à chercher un avenir ailleurs.
À cela s'ajoute une autre réalité, plus silencieuse : l'exploitation des ressources minières. Elle entraîne une pollution des sols, de l'eau et de l'air qui, à terme, rend certains territoires difficilement habitables. Sans eau, il n'y a pas de vie. La désertification, les conséquences environnementales et les conflits sont intimement liés et alimentent ces mouvements de population. Les gens doivent chercher l'espoir, une deuxième chance pour leur vie. C'est pourquoi ils abandonnent la région à contrecœur alors que dans leurs pensées, ils ont cette envie de rester, de voir leur richesse.
C'est cette réalité que j'aborde dans mon œuvre Allons-y. On y voit des silhouettes en marche sous un disque orange, au ciel comme au sol. Elles avancent vers un avenir qu'elles espèrent meilleur, tout en laissant derrière elles ce qui faisait leur vie. C'est là tout le paradoxe du déplacement : partir à la recherche d'un nouvel espoir tout en abandonnant celui que l'on avait déjà. Lorsque je suis arrivé à Nairobi, je ne savais pas précisément ce que j'allais y trouver. Je savais simplement qu'il me fallait avancer.
Vous avez encore de la famille à Goma?
Ma mère est restée à Goma, elle préfère et ne se sent pas en danger. Mes frères qui sont à Beni aujourd'hui notre ville chef-lieu.
Wachimbaji II, Acrylique, huile et sable sur toile, 100 × 80 cm, Kabhula LANGO (2024)
Ngalula MAFWATA : Si le sable reste un élément central de tes compositions, vous avez récemment débuté une exploration autour des masques, que représentent ils ?
Kabhula LANGO : J’ai commencé à explorer les sculptures et les masques lors de ma dernière résidence avec l'Alliance Française. Lors de cette résidence j’ai constaté la présence de nombreuses sculptures. L’exposition, Les matières voyageuses abordait la question de la circulation des matériaux et leur remploi.
Ngalula MAFWATA : Si les thèmes du déplacement, de la migration et des crises géopolitiques demeurent au cœur de votre travail, votre installation à Nairobi a-t-elle ouvert de nouvelles perspectives de création ? Quelles sont aujourd'hui les recherches qui nourrissent votre pratique ?
Kabhula LANGO : Les thèmes que j'aborde restent profondément ancrés en moi, mais ma pratique évolue. J'ai commencé à développer de nouvelles pistes de recherche, notamment à travers des formes plus abstraites et une palette chromatique différente, avec des roses, des violets et d'autres nuances qui marquent une nouvelle étape dans mon travail. Les oeuvres comme Mafiriki II évoquent le subconscient par exemple.
Dans la série Vibrations, les œuvres ne peuvent pas être interprétées de manière univoque. Certains y voient de la violence, d'autres du mouvement.Dans mon travail, j'essaie surtout d'exprimer les sensations liées au mouvement. Il y a beaucoup de visages, beaucoup de corps. La frontière entre célébration et destruction est presque impossible à définir. On peut voir de la danse, des corps qui sont emmêlés. C'est justement cette ambiguïté qui m'intéresse : parfois, il n'y a plus de frontière entre ces deux états. C'est dans ce sens-là que je développe mon travail. C'est quelque chose d'assez inconscient, toujours lié à mon thème principal, mais de manière plus subtile.
Allons-y, Acrylique, huile et sable sur toile, 300 × 84 cm, Kabhula LANGO (2026)
Ngalula MAFWATA : Vous mentionniez tout à l'heure qu'en arrivant à Nairobi, vous aviez trouvé une communauté d'artistes avec laquelle échanger et évoluer. Est-ce que cette nouvelle scène artistique a changé votre manière de penser la création ou les relations entre artistes ?
Kabhula LANGO : Je pense que, finalement, c'est un peu la même réalité partout. Chaque scène artistique a ses propres défis. Il existe souvent des cercles assez fermés dans lesquels il n'est pas toujours facile d'entrer. C'est vrai ici à Nairobi, comme en République démocratique du Congo.
Avec le recul, je dirais que les opportunités que j'ai eues jusqu'à présent sont avant tout le fruit de mes efforts personnels. D'ailleurs, beaucoup des personnes qui m'ont soutenu dans mon parcours n'étaient pas des artistes.
Il y a également une forte concurrence. Circle Art Gallery fait partie des galeries où de nombreux artistes kenyans rêvent d'exposer. Mais je crois que chacun a son destin. Lorsque j'ai rencontré Danda [Danda Jaroljmek, Directrice de Circle Art] pour la première fois, elle a tout de suite été sensible à mon travail, tout comme j'ai été touché par sa vision. Nous sommes restés en contact depuis 2025 et cette relation s'est construite naturellement, jusqu'à devenir une véritable collaboration.
“La désertification, les conséquences environnementales et les conflits sont intimement liés et alimentent ces mouvements de population. ”
Kabhula LANGO : En dépit de la violence exprimée en filigrane de votre travail, il demeure un sentiment d’espoir parmi vos œuvres. L’espoir est-il le fil conducteur de votre travail ?
Kabhula LANGO : Il y a une œuvre qui capture ce que je veux transmettre, il s’agit de celle nommée Vibrations. Je suis content lorsque je remarque que mon travail est compris et surtout créer de la curiosité. Je me considère comme un jeune artiste avec du chemin encore devant moi. J’aspire à faire avancer ma carrière cependant je suis une personne patiente et reste preneur de bons conseils. L’art demande du temps et de la patience.
Explorez le travail de Kabhula LANGO dans sa dernière exposition avec Cicle Art Gallery Transmission disponible sur Artsy.

