À Kinshasa, sept artistes face aux mutations du vivant

L’exposition collective « Territoires du vivant – Fragments d'un monde en mutation », orchestrée par la commissaire Édith Congane au Centre Wallonie-Bruxelles de Kinshasa, explore les défis écologiques et environnementaux à travers un laboratoire de résistance visuelle. Avec 60 œuvres, cette proposition chorégraphie le travail de sept plasticiens congolais, à savoir Simplus Ntoto, Aïcha Muteba, Papy Tamba, Baba Tshikama, Savio Banza, Jérémie Kuminua et Patrick Kusakana. Elle est disponible jusqu’au 13 septembre.

Territoires du vivant – Fragments d'un monde en mutation

Ce projet s'inscrit au cœur d'un dynamisme fort de la scène artistique contemporaine de Kinshasa. Dans cette mégapole en pleine mutation, les artistes s'emparent de plus en plus des questions environnementales. La récupération de matériaux, loin d'être un simple choix esthétique, y est devenu une pratique politique et sociale  pour documenter l'urgence du quotidien. Cette exposition ne propose pas une définition unique de l’environnement. À travers la multiplicité de ses approches plastiques, elle fait écho aux théories contemporaines « de la philosophie environnementale » , rappelant notamment le concept d'écosophie¹ développé par le philosophe français Felix Guattari, où l'écologie environnementale ne peut se dissocier d'une écologie sociale et mentale.

Identités en mutation 

 Le premier coup de force tient à une scénographie immersive qui joue sur une subtile dialectique de la contrainte et du vide. Dans les salles intérieures, l’accrochage refuse l’artifice des socles sacralisants pour imposer une promiscuité brute avec la matière. C’est le cas des bas-reliefs de Jérémie Kuminuna, qui opèrent une jonction entre l'art statuaire traditionnel et l'obsolescence technologique. En incrustant un masque en métal doré au milieu de cascades de condensateurs électroniques et de tôles rouillées, Kuminuna ne se contente pas de dénoncer l’acculturation, mais il montre comment les rebuts numériques s'intègrent désormais à l'identité contemporaine.

Cette interrogation des mutations identitaires peut aussi s’observer  dans la peinture de Patrick Kusakana. À travers ses personnages aux coiffes traditionnelles sur fond jaune texturé, il explore les héritages culturels africains et leur résonance dans le monde contemporain. L'artiste rappelle ainsi que la mémoire collective constitue elle aussi un écosystème précieux qu'il convient de préserver face aux crises du présent.

Territoires du vivant – Fragments d'un monde en mutation, Jérémie Kuminuna


Le vide comme matériau

La tension entre la chair et le composant industriel trouve une résonance inversée dans le travail de Papy Tamba. Là où Kuminuna accumule pour étouffer le relief, Tamba utilise le fer pour sculpter du vide. Ses structures monumentales — qu’il s’agisse d’une joueuse de balafon ou d'un marcheur flanqué d'un zèbre filaire — emprisonnent l'air dans des cages de métal soudé. Le vide y devient un matériau à part entière, une métaphore de la disparition. La lumière traverse ces corps transparents, projetant des ombres sur le sol, accompagnées de quelques feuilles dorées prêtes à choir, comme les symboles d'une nature domestiquée.

Le parcours culmine et bascule dans le patio avec l’installation monumentale d’Aïcha Muteba, véritable pivot de l’exposition. Muteba y déploie une gigantesque toile d’araignée tridimensionnelle faite de fils tendus reliant le ciel, les murs marqués d’empreintes blanches et un amoncellement de boîtes de conserve et de bouteilles plastiques. Les fils agissent comme les vecteurs d’un écosystème de la responsabilité. Ainsi, chaque ligne colorée connecte le geste du consommateur au problème de l’insalubrité urbaine. Des mains en carton suspendues dans ce maillage pointent du doigt le visiteur, l’extrayant de sa posture de simple spectateur pour l'interpeller directement face au désastre. Cette mise en accusation rappelle le « principe responsabilité »² théorisé par Hans Jonas, qui érige le devoir de préservation et la conscience des conséquences futures de nos actes en impératifs éthiques immédiats. En écho, ses peintures en salle poursuivent cette intrication entre l'humain et la nature, à savoir ses portraits aux visages fauves, striés de lignes nerveuses, émergent de fonds colorés saturés de feuillages tropicaux, rappelant les liens étroits qui unissent l’homme à son environnement.

En traduisant, à travers cette exposition, les crises écologiques en concepts plastiques d’une grande exigence, ils prouvent que la jeune scène artistique de Kinshasa ne se contente pas de subir les mutations du monde.

Territoires du vivant – Fragments d'un monde en mutation, Papy TAMBA


La voix de la dissolution poétique.

Si Aïcha Muteba choisit le langage de la confrontation frontale, Baba Tshikama préfère la voie de la dissolution poétique. À l’installation monumentale et tridimensionnelle de Muteba, Tshikama oppose une peinture d'une grande maîtrise technique, caractérisée par de petites touches comme de petits bâtons de couleur, rappelant la technique batonisme. Par exemple, dans sa toile représentant l'arrière-train d'un okapi se confondant dans la brousse, la surface est saturée de milliers de touches verticales et multicolores. L'animal ne fait plus face au spectateur, mais il lui tourne le dos, se fondant dans son propre environnement. Là où Muteba utilise le fil pour lier l'homme à sa responsabilité, Tshikama utilise la touche de peinture pour évoquer la disparition silencieuse de la faune face à l’avancée humaine.

La disparition de la faune sauvage, Simplus Ntoto la matérialise d'une tout autre manière. À l’inverse du camouflage subtil et pictural de Tshikama, Ntoto dresse dans le hall, en face de la porte d’entrée du centre, un rhinocéros massif à l'échelle un. La peau de la bête est une marqueterie de fragments texturés, de matières de récupération agglomérées et de sédiments terreux. Le rhinocéros devient un fossile de notre époque, une architecture de détritus qui imite le vivant pour mieux témoigner de sa fragilité. 


Un laboratoire de résistance visuelle.

Cette immense allégorie plastique collective trouve son ancrage réel et sa légitimité documentaire dans le travail polyvalent de Savio Banza. Les collages en bas-relief, réalisées par Banza, poussent à l'extrême l'usage plastique des matières jetées : en façonnant des portraits et des silhouettes à l’aide et sachets et  de sacs plastiques froissés par exemple (verts, jaunes ou noirs), l’artiste donne corps à la matière même qui encombre la ville. En figeant également, à travers la photographie, l’image brute d’un citadin marchant le long d’un caniveau kinois obstrué par une marée de bouteilles en plastique, Banza rappelle que le point de départ de toutes ces recherches esthétiques n'est pas un fantasme d'atelier, mais la rue qui s'étend juste au-delà des murs de la galerie. Ce parti pris documentaire se déploie à travers une série de clichés frontaux et de textures recyclées, véritables témoignages de la saturation urbaine.

Les sept artistes transforment ainsi les déchets industriels et la frénésie de la mégapole en un laboratoire de résistance visuelle. En traduisant, à travers cette exposition, les crises écologiques en concepts plastiques d’une grande exigence, ils prouvent que la jeune scène artistique de Kinshasa ne se contente pas de subir les mutations du monde. Elle invente, à partir de ses propres réalités matérielles, un langage visuel puissant et universel pour y faire face.


« Territoires du vivant— Fragments d’un monde en mutation » jusqu’au 13 septembre, au Centre Wallonie-bruxelles de Kinshasa. 



  1. Eddy Banaré, « Félix Guattari, Qu’est-ce que l’écosophie ? », Lectures [En ligne], mis en ligne le 23 janvier 2014, consulté le 22 août 2026. URL :http://journals.openedition.org/lectures/13350

  1. Nicolas Tenaillons, « Le principe de responsabilité chez Hans Jonas, c’est quoi ? », Lectures [En ligne], mise en ligne le 17 janvier 2026, consulté le 22 août 2026. URL : https://www.philomag.com/articles/le-principe-responsabilite-chez-hans-jonas-cest-quoi

Mugisho BASHOMBA

Mugisho Bashomba is a Congolese poet, journalist, and literary critic based in Kinshasa, Democratic Republic of the Congo

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