Les Spectres résilients : Manuella Alonge et Destin Ushindi à Kinshasa
À l’espace Texaf Bilembo, à Kinshasa, Manuella Alonge et Destin Ushindi, tous deux lauréats des bourses Collection Gervanne + Matthias Leridon, sont invités à conjuguer leurs pratiques et à confronter leurs recherches. Entre déconstruction des archives coloniales et chroniques graphiques des provinces meurtries de l’Est de la RDC, les deux artistes dessinent les contours d’une scène kinoise d’une redoutable maturité conceptuelle. L’exposition Une résidence, deux expressions plastiques est à découvrir jusqu’au 30 novembre 2026.
Une résidence, deux expressions plastiques, Manuella ALONGE, Destin USHINGI. Credit : Collection Gervanne + Matthias Leridon
À l’espace Texaf Bilembo, à Kinshasa, les deux lauréats des bourses Collection Gervanne + Matthias Leridon confrontent leurs recherches. Entre déconstruction des archives coloniales et chroniques graphiques des provinces meurtries de l’Est de la RDC , Manuella Allonge et Destin Ushindi dessinent les contours d’une scène kinoise d’une maturité conceptuelle redoutable. L'exposition « Une résidence, deux expressions plastiques » est disponible jusqu’au 30 septembre.
C’est un face-à-face qui en dit long sur la vitalité de la scène artistique kinoise . Dans l’espace culturel Texaf Bilembo, devenu au fil des ans le thermomètre des turbulences esthétiques de la capitale congolaise, une scénographie en clair-obscur orchestre le dialogue de deux trajectoires, bien que le dispositif spatial rate l'occasion d'aller au bout de sa promesse dramatique. D’un côté, un mur noir, sombre comme de la roche volcanique, accueille les compositions denses et saturées de matières de Manuella Alonge Kanwanya. De l’autre, un mur blanc porte les toiles luminescentes et quasi spectrales de Destin Ushindi Mpigiri. Tous deux sont issus des rangs de l’Académie des Beaux-Arts de Kinshasa, et ils ont par ailleurs bénéficié du tremplin de la Collection Gervanne + Matthias Leridon. Mais là où la première opère une plongée introspective et mémorielle ( qui rappelle le travail de collage d’archives du célèbre artiste congolais Sammy Baloji ), le second livre une chronique urbaine et politique.
Le vertige du négatif
Il faut s'attarder sur le protocole plastique de Destin Ushindi. À première vue, ses grands formats de la série Kuvuka (« Traverser » en swahili) ressemblent à des clichés photojournalistiques de Goma ou de Bukavu. On y croise l’écosystème classique des villes du Kivu, à savoir un tricycle surchargé de ballots de marchandises s'élançant sur une piste poussiéreuse (Série Niko. Kuvuka 1), des marchandes palabrant derrière des étals de fortune (Série Niko. Raconte-moi), ou le chaos organisé d’un marché aux bestiaux (Série Niko. Nyabushongo).
Mais Ushindi refuse le piège du misérabilisme documentaire. Par un savant traitement pictural, il inverse les valeurs lumineuses pour mimer l’esthétique d’un négatif argentique. Sur ce fond monochrome aux tonalités grisâtres, presque funèbres, l’artiste intervient au stylo bille vert vif. Le résultat est saisissant. Les corps des conducteurs ou des commerçantes irradient d’une lumière électrique, verte, ou phosphorescente.
Ce geste n’est pas qu’une prouesse graphique, on peut dire qu’il est éminemment politique. Dans une région saignée par les conflits armés, depuis trois décennies, et l’exploitation sauvage des ressources minières — coltan et cobalt indispensables à nos smartphones que l’artiste convoque en filigrane via des codes QR intégrés au parcours —, ces silhouettes deviennent des spectres résilients. Des « fantômes » que la guerre tente d'effacer, mais que le trait obsessionnel du stylo bille réinjecte de force dans le champ du vivant. Ce qui est vrai, Ushindi ne peint pas la violence de front, il en montre la présence ineffable dans la tension même d'un quotidien qui s’obstine à continuer. Il force le regardeur à faire face à une réalité congolaise transfigurée, oscillant constamment entre une beauté sûreelle et la mémoire sous-jacente de la violence.
Archéologie du silence
À cette poétique du flux et du mouvement, Manuella Alonge Kanwanya répond par une matérialité organique et sédimentaire. Son travail relève de l'archéologie intime. L'artiste examine les mécanismes d’invisibilisation des femmes dans l’histoire officielle et les récits nationaux. Pour ce faire, elle manipule, fragmente, voir même recompose à merveille.
Dans ses séries « Mémoire en transit », les fonds de ses toiles s’élaborent à partir de collages de manuels scolaires coloniaux, de morceaux de cartes géographiques obsolètes et de coupures de presse. Devant ces archives texturées, Alonge met en scène des figures féminines - souvent ses propres traits - plongées dans des postures de repli ou de profonde léthargie. Dans Mémoire en transit 1, une jeune femme en robe bleue fixe le spectateur, le coude posé sur une pile de livres, et devant un carton déballé flanqué de l'inscription « ...lost... ».
Cette mémoire fragmentée ne se limite pas à l'arrière-plan, mais elle fusionne avec les sujets. Dans « Mémoire en transit 3 », les images d'archives et les textures de coupures de presse s'incarnent directement sur la peau des personnages. Leurs bras et leurs visages portent les stigmates de ces récits imprimés, suggérant que l'histoire collective est littéralement gravée dans leur chair. Plus loin, les formats panoramiques comme Table rouge Doctrine déploient une accumulation de cartons de déménagement empilés derrière des corps alanguis sur des étoffes aux motifs saturés.
Chez Alonge, le carton est la métaphore universelle du déracinement, du bagage mental et physique que l’on transporte dans l'exil ou le déplacement forcé. Mais que l'on ne s'y trompe pas : la mélancolie de ces femmes n’est pas de la passivité. C’est le temps suspendu de la réflexion, une résistance silencieuse face au grand récit historique qui a tenté de les gommer. L’utilisation de tonalités sourdes et nostalgiques confère à l'ensemble l'aspect de reliques contemporaines.
Au-delà du décoratif
Ce qui séduit dans cette exposition collective, c’est précisément la manière dont ces deux démarches, nées d’une même expérience de résidence entre le Cameroun et Kinshasa, contournent les écueils de la peinture décorative ou de l'opportunisme thématique qui saturent parfois le marché international de l'art africain contemporain. En confrontant la surcharge sémantique d’Alonge à l’épure vibrante d’Ushindi, Texaf Bilembo offre bien plus qu'une restitution de fin de bourse. L'exposition documente une transition invisible, à savoir celle d'une jeunesse congolaise qui s'empare de ses propres traumatismes pour les transformer en outils critiques universels. Ces deux-là ne se contentent pas de témoigner du chaos ; ils en réécrivent les codes avec brio. Une exposition a voir absolument !
Une résidence, deux expressions plastiques, Manuella ALONGE, Destin USHINGI. Credit : Collection Gervanne + Matthias Leridon
« Une résidence, deux expressions plastiques » jusqu’au 30 novembre 2026 à Texaf Bilembo.

