Alors que la semaine de l'art s'ouvre à Paris dans un climat de tensions sociales, les artistes africains et issus de la diaspora occupent le devant de la scène, des grandes galeries internationales aux institutions, en passant par les foires spécialisées. Tandis que Paris réaffirme son statut de lieu de consécration artistique, MAYÌ ARTS explore la nouvelle géographie de l'art contemporain africain, la pertinence de son marché spécialisé et une question centrale : la reconnaissance internationale est-elle devenue la nouvelle mesure du succès d'un artiste ?
Buqaqawuli Nobakada, Artist Portrait, 2026. Photograph by Moagi Moshoane. Courtesy of the artist and Destinee Ross-Sutton.
Cette semaine, la Paris Art Week s'ouvre dans une atmosphère singulière. Sur fond de tensions sociales, après les mobilisations de travailleurs et d'étudiants du 17 octobre et les appels à un second acte le 24 octobre, une question inconfortable plane sur les festivités : n'y a-t-il pas quelque chose d'obscène à voir se poursuivre les célébrations artistique et son bal de sacs de luxe et réceptions privées, comme si de rien n'était ?
Alors que l'opinion semble majoritairement pencher en faveur des manifestants, le monde de l'art ne s'est pas arrêté et ne semble pas près de le faire. Après tout, l'art n'a-t-il pas, tout au long de l'histoire, offert un refuge en période de tensions ? Et si Art Basel donne le rythme de la semaine de l'art parisienne depuis son arrivée dans la capitale en 2022, les événements se multiplient déjà depuis lundi aux quatre coins de la ville, à commencer par quelques pas seulement du Grand Palais.
Le soir du 19 octobre, une poignée d'invités se retrouvait au 29, avenue Franklin D. Roosevelt, pour le vernissage de Our Dreams Began Chasing Us Back, première exposition personnelle à Paris de l'artiste sud-africaine Buqaqawuli Nobakada. L'exposition réunit six peintures représentant des mondes imaginaires où les femmes, et particulièrement les femmes noires, peuvent enfin s'autoriser le repos, les loisirs et une existence affranchie des exigences du labeur.
Puisant dans son enfance partagée entre les provinces du Cap-Occidental et du Cap-Oriental, en Afrique du Sud, Nobakada raconte combien la condition féminine, dans son environnement d'origine, était indissociable du labeur et de l'effort. Le repos, lorsqu'il était possible, devait se mériter, au prix de nombreux sacrifices, et se trouvait bien souvent associé à une forme d'égoïsme.
Ses peintures célèbrent au contraire l'abondance et la manifestation de ses aspirations, des notions chères à l'artiste, profondément ancrées dans sa manière d'envisager la vie.
Pourtant, si quelques privilégiés ont bravé la pluie pour assister au vernissage chez Pierre Cornette de Saint-Cyr, où la commissaire d'exposition devenue galeriste Destinee Ross-Sutton présente l'exposition, aucune œuvre n'était disponible à la vente ce soir-là.
À l'annonce de l'exposition, trois semaines auparavant, toutes les œuvres avaient déjà trouvé preneur auprès d'importants collectionneurs, se souvient Ross-Sutton. Un rêve devenu réalité pour l'artiste sud-africaine, et une confirmation pour la galeriste originaire de Harlem, qui consacre depuis une décennie son travail à défendre les artistes africains, à accompagner leurs carrières et à renforcer leur positionnement sur le marché international, des galeries aux musées et institutions. Pour la galeriste à l'assurance tranquille, tout est avant tout une question de pérennité.
Installées autour du bureau de la galerie, dont les fenêtres donnent directement sur le Grand Palais, nous revenons au fil de notre conversation sur l'importance de construire des carrières durables et d'accompagner les artistes au-delà de l'effervescence immédiate d'une exposition réussie.
“À l’annonce de l’exposition, trois semaines auparavant, toutes les œuvres avaient déjà trouvé preneur auprès d’importants collectionneurs, se souvient Ross-Sutton.”
Depuis, l'exposition continue de susciter l'intérêt et les éloges, laissant l'artiste et la galeriste satisfaites de cette escapade parisienne et, peut-être, un peu plus sereines pour la suite de la semaine, alors qu'une première exposition personnelle à New York se prépare pour décembre.
Une sérénité que peu d'artistes et de professionnels du secteur peuvent se permettre alors que la semaine de l'art prend progressivement possession des lieux incontournables de la capitale. Beaucoup hésitent à se prononcer trop ouvertement sur les manifestations. Les stands ont été payés, les voyages réservés, les œuvres ont passé la douane avec succès. Pourtant, un vent d'incertitude souffle sur Paris, accompagné d'un temps inhabituellement froid et gris pour ce début d'automne.
Les raisons de manifester sont certainement légitimes. Mais les mobilisations affecteront-elles les visiteurs internationaux ? La ville restera-t-elle accessible ? Alors que chacun y va de son commentaire et tente d'identifier les zones à éviter, cette incertitude n'a guère empêché les premiers grands vernissages de se tenir.
Parmi eux figure la très attendue exposition Le Temps des Récoltes (Harvest Season) de l'artiste ghanéen Ibrahim Mahama, après une année marquée par une succession de reconnaissances et de consécrations artistiques. Son ascension sur la scène internationale a franchi une nouvelle étape en juin 2025, lorsqu'il a reçu un Art Basel Award, suivi d'une distinction Gold Award lors de la première cérémonie des Art Basel Awards à Miami, en décembre de la même année.
Au fil des derniers mois, le monde de l'art a vu le nom de Mahama résonner dans des cercles toujours plus prestigieux, jusqu'à sa nomination, cet automne, au grade de Chevalier de l'Ordre des Arts et des Lettres, à l'approche de l'inauguration de la Fondation Cartier. La distinction lui a été remise par S. E. Mme Diarra Dimé-Labille, ambassadrice de France au Ghana.
Le Temps des Récoltes explore les enjeux environnementaux ainsi que les questions du collectif, du travail et de la terre, des thématiques défendues depuis longtemps par le Cercle d'Art des Travailleurs de Plantation Congolaise (CATPC), collectif congolais également représenté parmi les artistes de l'exposition.
Dans le contexte des tensions sociales qui traversent la semaine, ces interrogations prennent une résonance particulière. L'art, le travail, la terre et la répartition des richesses sont, après tout, des questions loin d'être déconnectées les unes des autres.
Paris, lieu de consécration
Il serait toutefois difficile d'ignorer que la présence de Mahama et de Nobakada à Paris cette semaine témoigne également du retour en force de la capitale dans sa revendication du titre de capitale mondiale de l'art, de nouvelles opportunités de marché et de son importance croissante dans les trajectoires des artistes africains et issus de la diaspora. Cette évolution est particulièrement perceptible chez les artistes originaires de pays africains anglophones.
Pendant longtemps, les artistes de pays comme le Nigeria, le Ghana ou l'Afrique du Sud ont principalement développé leurs carrières sur leurs marchés nationaux avant de s'étendre à l'international, essentiellement vers Londres et, plus largement, le monde de l'art anglophone.
Paris, en comparaison, demeurait un territoire moins exploré : trop froide, trop frileuse, pas encore prête. Mais face à une certaine saturation des marchés établis et à une visibilité devenue récurrente sur les mêmes scènes, conjuguées à l'émergence de nouvelles galeries et de nouveaux espaces d'exposition dans la capitale française, le paysage semble évoluer. Paris paraît désormais davantage disposée à accueillir cette partie de la scène artistique africaine dont les artistes, malgré une reconnaissance internationale déjà acquise, restaient relativement peu représentés dans son paysage culturel.
Si New York et Londres ont traditionnellement été les terrains de prédilection des avant-gardistes, séduits par la liberté et l'expérimentation qu'elles offrent, Paris conserve une forme de maturité qui lui est propre. La capitale française continue de conférer un prestige particulier, une forme de consécration culturelle ancrée dans son histoire, ses institutions et ses traditions intellectuelles. Sa concentration d'institutions culturelles demeure un atout considérable, notamment alors que la position de Londres a été fragilisée par les conséquences du Brexit.
Sungi Mlengeya's Paris debut, presented by Afriart Gallery and hosted by Galerie Les Filles du Calvaire.
À travers la ville, nous assistons ainsi à un mouvement croissant d'artistes africains issus de pays anglophones présentés au public parisien, parfois pour la première fois, alors même qu'ils bénéficient déjà de carrières établies et de réseaux de collectionneurs à l'étranger.
On pense notamment aux débuts parisiens de Sungi Mlengeya, présentée en septembre par Afriart Gallery, accueillie par la Galerie Les Filles du Calvaire. Déjà reconnue et collectionnée sur les marchés anglophones, l'artiste tanzanienne avait notamment exposé à New York et participé à 1-54 Londres dès 2020.
La même semaine, l'artiste ghanéenne et vincentaise Emma Prempeh, dont les œuvres avaient été présentées à Frieze Londres l'année précédente, inaugurait son exposition personnelle chez Perrotin, sous le commissariat de Brice Yonkeu.
De son côté, la galerie franco-luxembourgeoise Zidoun & Bossuyt poursuit son travail de présentation d'artistes afro-américains, africains et noirs à travers sa programmation, notamment avec Nate Lewis ce mois-ci. Plus récemment encore, l'annonce d'une importante exposition personnelle d'Amoako Boafo chez Mariane Ibrahim, dont l'ouverture est prévue le 22 octobre, est venue confirmer cette dynamique.
La liste pourrait se prolonger.
“Si New York et Londres ont traditionnellement été les terrains de prédilection des avant-gardistes, séduits par la liberté et l’expérimentation qu’elles offrent, Paris conserve une forme de maturité qui lui est propre. La capitale française continue de conférer un prestige particulier, une forme de consécration culturelle ancrée dans son histoire, ses institutions et ses traditions intellectuelles.”
Cette résurgence de l'art africain à Paris, au-delà des espaces traditionnellement spécialisés, est également perceptible cette semaine au sein des grandes foires internationales. À Art Basel Paris, les œuvres d'Alioune Diagne chez Templon et de Moffat Takadiwa chez Semiose côtoient notamment la sélection de douze artistes africains présentée par Magnin-A, parmi lesquels Seyni Awa Camara, Romuald Hazoumè, Bodys Isek Kingelez, Chéri Samba et Billie Zangewa.
La galerie Cécile Fakhoury consacre quant à elle une présentation personnelle à Carl-Edouard Keïta, dévoilant de nouvelles œuvres rendant hommage au Miracle ivoirien, cette période de croissance économique et de transformation qu'a connue la Côte d'Ivoire entre les années 1960 et 1980. La série a immédiatement suscité l'intérêt des collectionneurs. Dès la fin de la journée réservée aux collectionneurs, mercredi, cinq des dix œuvres avaient déjà fait l'objet de réservations, pour des prix compris entre 4 500 et 22 000 euros.
Ces présentations témoignent, ensemble, d'une évolution plus profonde. Les artistes africains et issus de la diaspora occupent une place croissante dans les programmations des galeries internationales et des grandes foires, touchant désormais des publics et des collectionneurs au-delà du marché spécialisé de l'art africain.
Leur présence n'est plus nécessairement définie par leur seule origine géographique, mais davantage par leurs pratiques individuelles, leurs langages artistiques et leur contribution à l'art contemporain. Cette visibilité internationale grandissante soulève néanmoins une autre question : que devient le marché spécialisé qui a joué un rôle si important dans la construction de leurs carrières ?
Malgré le prestige associé aux grandes galeries et institutions internationales, le circuit spécialisé demeure un terrain essentiel de découverte, de développement professionnel et de construction de relations durables avec les collectionneurs. Il constitue également une passerelle commerciale, permettant aux artistes de consolider leur marché avant d'intégrer des réseaux internationaux plus larges.
La quatorzième édition de 1-54 Contemporary African Art Fair, organisée la semaine dernière à Londres, en a offert une illustration. La foire a été saluée pour la qualité accrue des œuvres présentées, accompagnées d'un riche programme de conférences et d'événements parallèles. Elle a également introduit une perspective moderniste dans les murs de Somerset House avec West Winds, une présentation exclusive réalisée en collaboration avec Hannah O'Leary.
La pertinence renouvelée du marché spécialisé
C'est précisément le défi auquel fait face AKAA, dont la onzième édition ouvre ses portes ce jeudi 22 octobre au Carreau du Temple, à quelques pas de la place de la République, l'un des points de convergence des manifestations parisiennes.
Pour cette foire dédiée à l'art contemporain d'Afrique et de ses diasporas, l'ambition demeure d'attirer un public toujours plus large de visiteurs et de collectionneurs, tout en affirmant la pertinence d'une plateforme spécialisée dans un marché de plus en plus internationalisé.
Cette édition marque la deuxième année sous la direction artistique de Sitor Senghor, qui avait insufflé un nouvel élan à la dixième édition l'an dernier, notamment avec l'introduction de sections curatoriales.
Cette année, AKAA franchit une nouvelle étape avec AKAA Photo, un espace entièrement consacré à la photographie.
Parmi les présentations, Ellipse Art Projects célèbre le cinquième anniversaire de son prix ainsi que le bicentenaire de la photographie à travers une exposition réunissant cinq photographes finalistes, chacun représentant une édition du Prix Ellipse depuis sa création.
De telles initiatives illustrent le rôle que continuent de jouer les foires spécialisées, particulièrement auprès des artistes émergents qui ne bénéficient pas encore d'une visibilité internationale significative.
Au-delà de leur fonction commerciale, ces plateformes offrent des espaces de découverte, de dialogue et de développement de relations entre artistes, galeries et collectionneurs partageant un intérêt durable pour la création contemporaine africaine.
1-54 London 2026, Courtesy of The Southern Art Hub
Et c'est peut-être ici que la réflexion mérite d'être nuancée.
À mesure que les artistes africains et issus de la diaspora intègrent les programmations des grandes galeries, des musées et des foires internationales, les frontières entre marchés spécialisés et généralistes deviennent moins distinctes. Mais la visibilité ne garantit pas nécessairement la pérennité, pas plus que la reconnaissance internationale n'assure automatiquement une carrière durable.
Le marché spécialisé et le circuit international ne doivent pas nécessairement être envisagés comme deux forces opposées. L'un peut nourrir les fondations d'une pratique artistique, tandis que l'autre offre des possibilités de diffusion, de reconnaissance et de rayonnement institutionnel à plus grande échelle.
La question n'est donc pas simplement de savoir si les artistes africains accèdent enfin aux plateformes les plus prestigieuses du monde, mais de comprendre comment cet accès transforme les structures à travers lesquelles leurs œuvres sont découvertes, valorisées et collectionnées.
L'accès aux grandes manifestations internationales est-il un signe de maturité, ou est-il simplement devenu le nouveau critère de réussite des artistes africains ?

