Tribe Gallery : Faire dialoguer les identités et les mémoires au delà des géographies

Fondée il y a un peu plus d’un ans à Genève par Malaïka Ben Ali et Myriam Chakroune, Tribe Gallery construit sa programmation autour de trois thématiques : la migration, l’identité et la mémoire. À l’occasion de sa première participation à 1-54 Londres, rencontre avec Malaïka Ben Ali autour de la naissance de la galerie, de sa relation aux artistes et de sa vision pour l’avenir.

Tribe Gallery s’inscrit dans la continuité d’une passion et d’un parcours selon Malaïka Ben Ali, qui a longtemps été collectionneuse et proche des artistes, avant de cofonder la galerie avec Myriam Chakroun. Un an et demi après son ouverture, la galerie genevoise fait ses débuts à 1-54 Londres, lors d’une édition dont de nombreux participants ont salué la qualité curatoriale. À cette occasion, nous nous sommes entretenus avec Malaïka Ben Ali sur la naissance de Tribe, ses engagements et cette première participation.

MAYÌ ARTS : Comment est née Tribe Gallery, pourquoi avoir choisi Genève ?

Malaïka BEN ALI : Genève s’est imposée naturellement : nous y vivons toutes les deux et nos enfants y sont scolarisés. À côté de la galerie, j’exerce une autre activité, mais l’art a toujours occupé une place importante dans ma vie. Mon parcours personnel m’a amenée à connaître aussi bien la position du collectionneur que celle de l’artiste.

Le projet est né de ma proximité avec plusieurs artistes que je trouvais extraordinaires et qui n’étaient pas encore connus à Genève. Je me disais qu’il fallait absolument que le public découvre leur travail. Ils étaient prêts à me suivre dans un projet d’exposition, même si je n’avais pas encore de galerie. C’était notamment le cas de Keziah Jones. Nous envisagions une exposition, et l’idée était simplement de trouver un espace à louer. À ce moment-là, je n’avais jamais imaginé ouvrir une galerie.

Puis, au fil de mes recherches, je suis tombée sur un local disponible. J’y ai vu un signe du destin. Je me suis associée à Myriam et nous nous sommes dit : « Essayons, nous verrons bien. » Tout s’est ensuite fait très rapidement.

MAYÌ ARTS : Un an et demi après l’ouverture, comment votre vision a-t-elle évolué ?

Malaïka BEN ALI : Je dirais qu’elle s’est surtout confirmée. Dès le départ, nous avons choisi de ne pas définir la galerie par un style ou une origine géographique. Nous voulions sortir de cette tendance à mettre les artistes, les œuvres et les personnes dans des cases. Notre ambition était de proposer de nouvelles découvertes au public suisse, notamment des artistes qui n’avaient pas encore exposé à Genève. Mais le point de départ reste le propos de leur travail.

Trois thématiques sont fondamentales pour nous : la migration, l’identité et la mémoire. Les artistes avec lesquels nous travaillons abordent au moins l’un de ces sujets, parfois les trois. Ce qui évolue avec le temps, ce sont aussi nos relations avec eux : elles se renforcent et s’inscrivent dans la durée. Et nous continuons à apprendre. Chaque exposition, chaque événement, chaque étape nous apporte quelque chose.

“Dès le départ, nous avons choisi de ne pas définir la galerie par un style ou une origine géographique. Nous voulions sortir de cette tendance à mettre les artistes, les œuvres et les personnes dans des cases.”
— Malaïka BEN ALI

MAYÌ ARTS : Vous participez pour la première fois à 1-54 Londres. Qu’est-ce qui vous a conduites à choisir cette foire ?

Malaïka BEN ALI : J’ai rencontré Touria El Glaoui à Genève, il y a environ un an. Elle a pris le temps de discuter avec moi et de répondre à mes nombreuses questions. Elle m’a également proposé de lui écrire si j’avais besoin de conseils. J’ai beaucoup d’admiration et de respect pour elle. Cet échange m’a encouragée à entreprendre les démarches nécessaires pour développer la galerie.

Nous sommes ensuite allées à 1-54 Marrakech, à l’invitation de La Galerie 38, avec laquelle nous sommes en relation. Cela nous a permis de découvrir la foire, son fonctionnement et tous les événements qui l’entourent avant de nous lancer. Participer à 1-54 nous a alors semblé être une évidence. Nous avons choisi Londres pour son cadre architectural, mais aussi pour la diversité culturelle et celle de son public. Nous avons déposé notre candidature, qui a été acceptée, et reçu beaucoup d’encouragements de l’équipe. Nous sommes vraiment très heureuses de cette première participation.

MAYÌ ARTS : Qu’est-ce qui vous a particulièrement marquée dans cette première expérience ?

Malaïka BEN ALI : L’ambiance et l’énergie de la foire. Il y a tout ce qui se passe autour des exposants : les événements, les rencontres, les échanges. C’est une atmosphère que je trouve exceptionnelle. J’ai également beaucoup apprécié les relations avec les autres galeristes. Peut-être est-ce mon regard de nouvelle participante, mais j’ai trouvé tout le monde très accueillant. Il y a une entraide, une proximité. Cela contribue à faire de cette foire un espace particulier.

MAYÌ ARTS : Vous avez évoqué le fait d’être une femme et une mère. Cela influence-t-il votre manière de diriger la galerie et de travailler avec les artistes ?

Malaïka BEN ALI : Oui, complètement. Ce qui revient souvent dans les retours des artistes, c’est l’importance qu’ils accordent à la loyauté et à la transparence dans notre relation. Nous avons la chance de travailler avec des artistes qui ont déjà une certaine expérience. Certains nous racontent avoir vécu des situations où les négociations et les décisions manquaient de transparence. Ils apprécient que nous les consultions sur tout, de l’accrochage aux éventuelles remises accordées aux collectionneurs. Nous maintenons une proximité tout au long du processus. À Londres, les deux artistes que nous présentons, Bechir Boussandel et Yéannzi étaient avec nous. Au-delà du travail sur la foire, nous avons passé de très beaux moments ensemble. Le relationnel compte énormément.

MAYÌ ARTS : Quelle importance accordez-vous à la place des femmes dans cet écosystème ?

Malaïka BEN ALI : C’est un sujet très important pour moi. Le milieu reste encore très masculin. Certaines galeries sont dirigées par des femmes, mais appartiennent à des hommes.

Nous aimerions représenter davantage de femmes artistes. Nous ne trouvons pas toujours des pratiques qui correspondent aux critères de notre programmation, mais c’est une volonté réelle. J’ai aussi le sentiment que le travail des femmes subit encore une dépréciation sur le marché. À cela s’ajoute, dans mon expérience, le fait d’être noire. Il est important pour moi de montrer qu’une femme noire peut entreprendre et construire un projet qui marque.

J’ai beaucoup d’admiration pour les jeunes femmes qui créent leurs propres projets. Elles prennent l’initiative, sans attendre qu’on leur attribue une place ou qu’on leur dise qu’elles sont suffisamment qualifiées. Les voir avancer et réussir me touche beaucoup.

“Ce n’est peut-être pas le discours que l’on attend d’une galeriste, mais ma vocation première reste le lien avec les artistes : pouvoir porter leurs projets, dans les murs de Tribe ou à l’extérieur, et leur donner de la visibilité.”
— Malaïka BEN ALI

MAYÌ ARTS : Depuis le lancement de Tribe, quel a été votre principal défi ?

Malaïka BEN ALI : Finaliser le projet et mettre sur pied la galerie a été un premier défi. Mais il y a aussi quelque chose de constant dans ma vie, que je ressens d’autant plus en tant que femme noire : certaines réactions du type « C’est très bien ce que vous faites », avec, en sous-entendu, une forme d’étonnement, comme si l’on s’était attendu à un résultat médiocre. C’est quelque chose auquel je suis particulièrement sensible alors que j’accorde beaucoup d’attention à la communication de la galerie. Cela reste une vigilance constante.

MAYÌ ARTS : Lorsque vous imaginez Tribe dans cinq ans, à quoi ressemblerait le succès ?

Malaïka BEN ALI : J’espère que nous pourrons développer davantage de projets, participer à d’autres foires et créer de nouvelles collaborations. Ce n’est peut-être pas le discours que l’on attend d’une galeriste, mais ma vocation première reste le lien avec les artistes : pouvoir porter leurs projets, dans les murs de Tribe ou à l’extérieur, et leur donner de la visibilité.

C’est ma motivation première. Les foires et les collaborations sont autant d’occasions de poursuivre ce travail.

Ngalula MAFWATA

Ngalula MAFWATA is the Founder of Mayì-Arts.

https://www.mayiarts.com
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