Africa Basel 2026 : « La premère édition a surtout servi à valider le concept. Cette année, nous construisons une plateforme », déclare le cofondateur Benjamin Füglister.
Un an après le lancement d’Africa Basel, son cofondateur Benjamin Füglister revient avec une deuxième édition qui dépasse le modèle traditionnel de la foire d’art. Installée dans un nouveau lieu à l’occasion de la Basel Art Week, Africa Basel poursuit son engagement en faveur de la visibilité de l’art contemporain africain tout en ouvrant le dialogue à la musique, au design, aux archives et à des modèles alternatifs de participation. Dans un entretien accordé à Mayi Arts, Benjamin Füglister revient sur les enseignements de la première édition, les défis auxquels les foires d’art sont aujourd’hui confrontées, et explique pourquoi les plateformes culturelles indépendantes sont plus essentielles que jamais.
Africa Basel revient en Juin 2026
Un an après ses débuts, Africa Basel revient avec une deuxième édition qui témoigne à la fois de sa croissance et de son ambition. Fondée comme une plateforme dédiée à l’art contemporain africain pendant la Basel Art Week, la foire continue d’évoluer au-delà du modèle traditionnel de l’exposition. Entre résidences d’artistes, programmes publics, musique, archives et initiatives indépendantes, Africa Basel s’affirme désormais comme un écosystème culturel plus large. À l’approche de cette nouvelle édition, Mayi Arts s’est entretenu avec son cofondateur, Benjamin Füglister, afin de revenir sur les enseignements de la première édition, les mutations du paysage des foires d’art et l’importance de créer de nouveaux espaces de dialogue et d’échange.
MAYI ARTS : L’année dernière, Africa Basel était une nouvelle aventure porteuse de nombreuses attentes. Comment abordez-vous cette deuxième édition ?
Benjamin Füglister : L’an dernier était avant tout une preuve de concept. Il s’agissait de tester si l’idée pouvait réellement fonctionner. De ce point de vue, ce fut un succès. Nous avons bénéficié de l’attention que nous espérions, les retours ont été très positifs et, surtout, les galeries ont vendu des œuvres. Au final, si les galeries ne vendent pas, une foire d’art ne peut pas fonctionner.
L’une des principales leçons que nous avons tirées de cette première édition concerne le lieu. Aussi charmant soit-il, notre premier espace était trop limité en termes de superficie. Les œuvres de grand format ne pouvaient tout simplement pas y être présentées dans de bonnes conditions. Nous avons donc décidé cette année de nous installer dans un nouveau lieu, qui permet une présentation plus généreuse et nous offre davantage de possibilités.
MAYI ARTS : Pouvez-vous nous parler de ce nouvel espace ?
Benjamin Füglister : C’est un bâtiment fascinant. Il s’agit d’une structure moderniste classée datant des années 1960, très différente du lieu historique que nous occupions l’an dernier. Ce qui me semble particulièrement intéressant, c’est l’histoire du site. Il était autrefois lié à Ciba-Geigy, l’une des premières entreprises à avoir développé des colorants il y a près de deux siècles. D’une certaine manière, une partie des couleurs que nous associons aujourd’hui aux tissus wax africains a été conçue sur ce même terrain.
Au-delà de cette histoire, le bâtiment nous permet d’imaginer une expérience de foire beaucoup plus ouverte. Notre vision reste la même : nous voulons que les visiteurs puissent voir presque tout depuis presque n’importe quel endroit. Nous souhaitons créer un environnement fluide, ouvert et connecté.
“Le modèle traditionnel de la galerie reste important, bien sûr. Mais il existe déjà de nombreuses façons différentes d’exercer ce métier. Certaines galeries travaillent avec des contrats d’exclusivité, d’autres non. Certaines achètent les œuvres directement, d’autres pas. La réalité est bien plus diverse qu’on ne le pense souvent.”
MAYI ARTS : Malgré ce nouveau lieu, Africa Basel conserve volontairement une dimension intimiste.
Benjamin Füglister : Absolument. Cette année, nous accueillons dix-huit exposants, soit le même nombre que l’an dernier. La foire pourrait-elle grandir à l’avenir ? Peut-être. Mais je ne pense pas qu’elle devrait dépasser beaucoup plus de vingt-cinq exposants. Notre objectif n’est pas de devenir la plus grande foire. Ce qui compte avant tout, c’est de préserver un espace où les visiteurs peuvent véritablement prendre le temps de découvrir les œuvres, d’échanger avec les galeries et de rencontrer d’autres personnes. Ce sentiment de communauté est essentiel pour nous.
L’an dernier, la cour intérieure est naturellement devenue un lieu de rencontre. Cette année, nous devons recréer cette atmosphère autrement, à travers l’aménagement du bâtiment et du jardin qui l’entoure. Mais l’idée reste la même : Africa Basel doit être un lieu de rassemblement et d’échange.
MAYI ARTS : L’un des aspects les plus intéressants de la programmation de cette année est la diversité des participants. Vous ne travaillez pas uniquement avec des galeries traditionnelles.
Benjamin Füglister : C’est une question à laquelle nous réfléchissons beaucoup. Lors de l’appel à candidatures, nous avons constaté l’intérêt d’un large éventail d’organisations souhaitant participer : des conseillers en art, des collectifs d’artistes, des programmes de résidence ainsi que des initiatives indépendantes. Cela soulève une question fondamentale : que signifie réellement participer au marché de l’art aujourd’hui ?
Le modèle traditionnel de la galerie reste important, bien sûr. Mais il existe déjà de nombreuses façons différentes d’exercer ce métier. Certaines galeries travaillent avec des contrats d’exclusivité, d’autres non. Certaines achètent les œuvres directement, d’autres pas. La réalité est bien plus diverse qu’on ne le pense souvent.
Je crois que les foires d’art doivent s’ouvrir davantage à cette pluralité de modèles. Par exemple, nous accueillons cette année Kin Art Studio, de Kinshasa, grâce à une collaboration avec Atelier Mondial à Bâle. Nous travaillons également avec des structures qui se rapprochent davantage de collectifs d’artistes que de galeries commerciales traditionnelles. Ces initiatives jouent un rôle particulièrement important dans les régions où les infrastructures galeriques restent limitées.
The Art World Passport (2024) — Richard MUDARIKI, ArtHARARE
Sandra Mbanefo-Obiago, Rachel M’Bon, Michèle Sandoz
MAYI ARTS : Cette ouverture à différents types d’acteurs s’inscrit-elle dans une réflexion plus large sur l’évolution des foires d’art ?
Benjamin Füglister : Je le pense. Le monde de l’art est en pleine mutation et les foires doivent s’adapter à cette réalité. Nous ne pouvons plus partir du principe qu’un modèle unique convient à tout le monde. Dans de nombreux pays africains, le nombre de galeries est très limité. En République démocratique du Congo, par exemple, on ne compte qu’une poignée de galeries pour l’ensemble du pays. Cela ne signifie pas pour autant qu’il n’y a pas une production artistique remarquable. Cela signifie simplement que les artistes et les acteurs culturels ont développé d’autres manières de s’organiser. En tant que foires d’art, nous devons créer des plateformes capables d’accueillir ces réalités.
MAYI ARTS : Cette année, Africa Basel dépasse le cadre traditionnel de la foire d’art. Pourquoi était-ce important pour vous ?
Benjamin Füglister : C’est un aspect que nous développons activement. Nous souhaitons qu’Africa Basel s’engage davantage auprès des industries créatives au sens large et crée des connexions qui dépassent le modèle classique de la foire d’art.
Cette année, cela se traduit notamment par un programme musical renforcé, des expositions organisées en dehors du périmètre de la foire ainsi que des projets publics conçus pour engager les visiteurs de différentes manières.
Nous avons également étoffé notre programme public. Parmi les projets phares, le Art World Passport de Richard Mudariki fait son retour. Mais cette année, nous allons plus loin en créant une Art World Passport Embassy au cœur de la ville. Les visiteurs pourront y faire une demande de passeport dans un dispositif qui reproduit l’expérience des procédures administratives et du franchissement des frontières. Le projet invite à réfléchir aux questions de mobilité, de citoyenneté et d’accès dans le monde de l’art.
Nous présentons également Beat Apartheid, une exposition d’affiches retraçant les mouvements musicaux anti-apartheid des années 1970 aux années 1990. Ce projet est développé en collaboration avec une fondation qui consacre depuis plusieurs décennies son travail à la collecte et à la recherche autour des publications, archives et documents visuels d’Afrique australe.
Au-delà des expositions, nous poursuivons nos réflexions sur les industries créatives. Nous explorons différentes manières d’intégrer plus directement le design, la mode et la musique à notre programmation, en reconnaissant que la créativité contemporaine africaine dépasse largement le seul champ des arts visuels. Nous échangeons notamment avec différents acteurs du secteur, parmi lesquels Vlisco, dont le directeur général participera cette année à une table ronde consacrée aux industries créatives.
Ces initiatives permettent d’élargir le dialogue autour de l’art contemporain africain et d’atteindre les publics par des portes d’entrée culturelles variées. À long terme, je pense qu’elles encourageront également les galeries à adopter des approches plus expérimentales, en contribuant à un écosystème culturel plus riche et en offrant un contexte plus large à la foire elle-même.
Notre ambition n’est pas de nous éloigner du modèle de la foire d’art, mais de l’enrichir. En développant une programmation plus vaste, nous pouvons offrir au public de multiples points d’entrée vers les conversations qui traversent aujourd’hui les cultures contemporaines africaines.
Je me souviens d’une remarque intéressante formulée par un collectionneur lors de la première édition. Il m’avait dit que la foire n’était pas « assez africaine ». Lorsque je lui ai demandé ce qu’il entendait par là, il est apparu clairement qu’il subsistait encore de nombreuses idées préconçues sur ce que l’art africain est censé être ou représenter.
Il reste un important travail à accomplir en matière d’éducation et de représentation. L’Afrique est d’une diversité extraordinaire et l’art contemporain africain ne peut être réduit à une seule esthétique ni à un récit unique. Ce qui m’intéresse, c’est de construire une plateforme capable de refléter cette complexité plutôt que de reproduire des stéréotypes.
Swimming in Clear Water (2025) — Barthélémy TOGUO, La Galerie 38
“Notre ambition n’est pas de dépasser le modèle de la foire d’art, mais de le réinventer et de l’enrichir. En proposant une programmation élargie, nous créons de multiples points d’accès aux conversations qui façonnent aujourd’hui les scènes culturelles africaines contemporaines.”
MAYI ARTS : À quoi ressemblerait une édition réussie d’Africa Basel cette année ?
Benjamin Füglister : Bien sûr, il est essentiel que les galeries réalisent des ventes. Une forte fréquentation et un engagement réel du public sont également des indicateurs importants. Mais au-delà des chiffres, le succès consiste à favoriser les échanges et à renforcer l’écosystème qui entoure l’art contemporain africain. Cela implique de développer des partenariats avec les médias indépendants, les artistes, les commissaires d’exposition, les collectionneurs et les institutions. Construire ces relations est tout aussi important que ce qui se passe sur le plan commercial.
MAYI ARTS : Vous avez évoqué le rôle des médias indépendants. Pourquoi considérez-vous qu’ils sont si importants au sein de l’écosystème de l’art contemporain ?
Benjamin Füglister : Parce que ce sont souvent les plateformes indépendantes qui permettent les conversations les plus pertinentes et les plus stimulantes. Les grands médias évoluent de plus en plus dans des structures commerciales qui peuvent parfois rendre plus difficile un véritable engagement éditorial. À l’inverse, de nombreuses plateformes indépendantes produisent aujourd’hui des contenus originaux, réfléchis et exigeants, qui contribuent réellement à orienter les débats.
Je pense qu’il existe une véritable opportunité pour des initiatives comme Africa Basel et les médias indépendants de grandir ensemble et de se soutenir mutuellement. Si nous voulons construire un écosystème culturel sain, dynamique et diversifié, nous avons besoin de ces voix indépendantes.
Au fond, cette question est particulièrement intéressante parce qu’elle révèle l’ambition plus large d’Africa Basel. La plateforme ne cherche pas seulement à organiser une foire d’art ; elle entend participer activement à la construction d’un réseau culturel plus vaste, fondé sur le dialogue, la circulation des idées et la collaboration entre différents acteurs du secteur. Dans cette perspective, les médias indépendants jouent un rôle fondamental : ils documentent les scènes émergentes, offrent des espaces de réflexion critique et permettent à des récits souvent absents des circuits dominants d’exister et de circuler. C’est précisément ce type d’interactions qui contribue à enrichir et à faire évoluer l’ensemble de l’écosystème artistique.
“Il reste un important travail à accomplir en matière d’éducation et de représentation. L’Afrique est d’une diversité extraordinaire et l’art contemporain africain ne peut être réduit à une seule esthétique ni à un récit unique. Ce qui m’intéresse, c’est de construire une plateforme capable de refléter cette complexité plutôt que de reproduire des stéréotypes.”
MAYI ARTS : Ces programmes constituent-ils également un moyen d’encourager les galeries à prendre davantage de risques ?
Benjamin Füglister : Je le pense. En tant que foire, il est difficile de dire aux galeries ce qu’elles devraient présenter, car ce sont elles qui doivent, au final, vendre les œuvres. En revanche, en créant un programme culturel plus large, nous pouvons favoriser un climat propice à l’expérimentation.
Lorsque les visiteurs découvrent des installations, des archives, des performances ou des projets dans l’espace public, cela crée un contexte dans lequel les galeries peuvent se sentir plus à l’aise pour présenter des œuvres ambitieuses ou moins conventionnelles. À terme, j’espère que cela contribuera à instaurer un environnement plus audacieux et plus ouvert pour l’ensemble des acteurs impliqués.
Africa Basel se tiendra du 17 au 21 juin 2026 à Bâle. Pour plus d’informations, consultez le site officiel : Africa Basel

