Le retour de Chéri Samba à Matongé : quand l'art contemporain devient patrimoine
Une oeuvre emblématique de Chéri SAMBA fait son retour le 30 juin, jour de la fête nationale de la République démocratique du Congo à Bruxelles. orte de Namur ! Porte de l'Amour ? l'une des images les plus emblématiques du quartier Matongé retrouvera sa place au cœur d'Ixelles. Plus d'un an après avoir été retirée à la suite d'une tempête, la reproduction monumentale de Porte de Namur ! Porte de l'Amour ? de Chéri Samba sera officiellement dévoilée lors d'une cérémonie organisée par la Commune d'Ixelles, en collaboration avec l'ONG Coopération Éducation Culture (CEC).
Chéri SAMBA, Credit : Nicolas LOBET
Pour beaucoup, il s'agit simplement du retour d'une fresque familière. Pourtant, la réinstallation de Porte de Namur ! Porte de l'Amour ? de Chéri SAMBA raconte bien davantage : l'histoire d'une résidence artistique, d'un quartier qui s'est approprié une œuvre et de la manière dont l'art contemporain finit parfois par entrer dans le patrimoine vivant d'une ville.
Une œuvre née avec Matongé
Contrairement à ce que l'on pourrait croire, cette œuvre n'a pas été imaginée depuis l'atelier de Chéri Samba avant d'être envoyée à Bruxelles.
Elle est née de Matongé.
En 2002, l'artiste congolais est invité en résidence à Bruxelles à l'initiative de l'association Du Potem. Pendant près de trois mois, il arpente le quartier, observe ses habitants, ses commerces et son énergie quotidienne avant de proposer plusieurs projets.
« Chéri Samba est venu en résidence pendant trois mois à Bruxelles. Il a passé beaucoup de temps à Matongé, a proposé différentes œuvres et c'est celle que vous connaissez qui a été retenue. »
Nous confie Dominique GILLEROT, Directrice de Coopération Éducation Culture. L'œuvre est ensuite reproduite à l'échelle monumentale et installée au-dessus de la Porte de Namur. À l'origine, cette installation ne devait être que temporaire. Vingt-quatre ans plus tard, elle est toujours là. Entre-temps, elle aura changé de façade, accompagné les transformations du quartier et traversé plusieurs générations de Bruxellois. Plus qu'une image, elle devient un repère. Une insertion de l’art contemporain dans l’espace public et permanente.
Porte de Namur ! Porte de l’Amour ?, Chéri SAMBA
Une œuvre qui cesse d'appartenir uniquement à son artiste
Ce qui frappe dans le récit de Dominique GILLEROT, c'est la manière dont cette œuvre a progressivement dépassé son statut artistique pour entrer dans le patrimoine de la diaspora congolaise belge ainsi que dans l’histoire de la commune d’Ixelles à Bruxelles. Elle insiste insiste :“Cette toile fait partie du paysage.”
Le patrimoine n'est pas uniquement ce que l'on protège parce qu'il est ancien, c'est aussi ce dont l'absence devient immédiatement perceptible. C’est ce que cette restauration révèle entre les lignes. A l’origine, un drame survenu au début de l’année 2025 alors qu’une rafale de vent très forte détache une partie de la fresque qui pour des raisons de sécurité est retirée. Sa disparition révèle alors ce qu'elle était devenue : un élément du paysage quotidien.
La Commune d'Ixelles demande alors au CEC d'assurer sa réimpression afin qu'elle retrouve sa place.
« Ce que les habitants vont découvrir demain, ce n'est pas une nouvelle fresque. C'est une reproduction de la même toile que Chéri Samba a réalisée en 2002. »
Cette précision est essentielle. Il ne s'agit pas de remplacer une œuvre. Il s'agit de préserver une présence. Le projet est mené en concertation permanente avec l'artiste.
« Toute l'histoire de cette bâche s'est toujours faite en lien direct avec Chéri Samba. Nous l'avons contacté pour le rassurer et lui dire que son œuvre continuait à vivre là-bas. »
Le rôle discret mais essentiel du CEC
Cette restauration raconte aussi une histoire institutionnelle souvent méconnue.
Fondée en 1977, Coopération Éducation Culture est née de la volonté de faire connaître en Belgique des auteurs africains alors largement absents des circuits culturels à travers la création d’une bibliothèque. Au fil des décennies, l'association élargit son action aux arts visuels tout en développant un travail pionnier autour des représentations coloniales, des archives et de la déconstruction des stéréotypes.
« Nous avons beaucoup travaillé à la rendre visibles des auteurs et autrices africains qui étaient très peu visibles à Bruxelles. Puis nous avons développé un travail parallèle de déconstruction des stéréotypes et des images héritées de la propagande coloniale. »
Le projet mené avec Chéri SAMBA s’est donc naturellement inscrit dans cette continuité : faire entrer les artistes africains dans le paysage culturel européen, non pas comme une présence ponctuelle, mais comme une composante durable de l'espace public, faisant écho aux mouvements de la société.
Porte de Namur ! Porte de l’Amour ?, Chéri SAMBA dans les rues de Matongé
Une date qui dépasse le symbole
Le choix du 30 juin ne relève évidemment pas du hasard. En dévoilant de nouveau cette œuvre le jour de la fête nationale congolaise, les organisateurs rappellent les liens historiques qui unissent Matongé à la diaspora congolaise tout en célébrant la place de l'art contemporain africain dans le paysage culturel bruxellois.
La cérémonie réunira les partenaires institutionnels, des représentants de l'ambassade ainsi que plusieurs artistes, parmi lesquels le poète et musicien Badi, accompagné du percussionniste Amine Kanzi, la chorale Voix de Mémoire avec Amanda Malela, avant une célébration de la rumba congolaise.
Au delà de la restauration
À première vue, cette réinstallation pourrait apparaître comme une simple opération patrimoniale. Elle raconte pourtant quelque chose de plus profond. À l'heure où les débats autour du patrimoine africain se concentrent largement sur les restitutions et les collections muséales, le retour de la fresque de Chéri Samba invite à poser une autre question :
Comment préserver les œuvres contemporaines africaines qui façonnent déjà l'espace public européen ?
Le patrimoine ne commence pas lorsque les artistes disparaissent. Il commence parfois lorsqu'une œuvre cesse d'appartenir uniquement à son auteur pour devenir celle d'un quartier. À Matongé, la reproduction monumentale de Chéri Samba n'est plus seulement une œuvre. Elle est devenue une adresse, un symbole qui veille sur la Porte de Namur, lieu rencontre de la diaspora Congolaise.
Et son retour rappelle que les œuvres d'art public ne racontent pas seulement l'histoire des artistes. Elles écrivent aussi, silencieusement, celle des villes.

