Un événement qui fera peut-être date dans l’histoire culturelle du continent. Du 28 au 30 octobre 2026, la capitale économique du Bénin accueille la première édition du Festival international de sculpture de Cotonou (FISCO). Sous le thème mémoriel du « Retour aux sources », le festival a réuni une sélection de 23 artistes issus de 12 pays et de 3 continents (Afrique, Amérique et Europe). Au cœur de ce rassemblement, quatre talentueux artistes de la République démocratique du Congo ont été sélectionnés pour exposer lors de cet événement : Adriel Bwami, Cedrick Sungo, Gabriel Kengele et Marius Kabemba.
Marius kabemba, Adriel Bwami, Cedrick Sungo, Gabriel Kengele sélectionnés pour la première édition du FISCO
Dans un paysage artistique marqué par la multiplication des biennales et des foires d'art contemporain, le FISCO fait le choix d'une programmation exclusivement consacrée à la sculpture. L'initiative béninoise détonne par son audace et sa radicalité. En resserrant son format sur trois jours — articulés autour d’ateliers, de panels critiques et d'une grande exposition internationale —, le FISCO ambitionne de redonner ses lettres de noblesse à la tri-dimensionnalité.
Sous le thème mémoriel du « Retour aux sources », le festival a réuni une sélection d'élite de 23 artistes issus de 12 pays et de 3 continents. Au cœur de ce rassemblement, la délégation de la République démocratique du Congo (RDC) s'avance en force. Adriel Bwami, Cedrick Sungo et Gabriel Kengele et Marius Kabemba n'y vont pas pour exposer une simple virtuosité technique, mais pour orchestrer un véritable dialogue où leurs concepts se croisent.
De la blessure coloniale au fétiche politique
Là où le thème du « Retour aux sources » aurait pu glisser vers une nostalgie folklorique passive, les artistes congolais y voient un outil de dissection du présent. Adriel Bwami, avec son projet « Corps en mémoire », en auscultant des objets ayant circulé pendant la période coloniale, il pose la pierre d'une archéologie critique, c’est-à-dire réveiller la charge mémorielle de ce qu'il nomme les œuvres mères. « Il s'agit dans cette série de réfléchir à partir de ces objets, de réfléchir autour de ces objets sur les possibilités que ces objets nous donnent à penser le présent (...). Participer avec un tel travail dans un tel festival qui parle des œuvres mères, des œuvres qui ont appartenu à un contexte de tragédie, qui véhiculent avec soi une charge et un vécu qui ne peut nous laisser indifférent, et de la revisiter, de l'aborder avec un langage contemporain, pour moi, c'est très important », explique Bwami à Mayì arts.
Cette volonté d'aborder des objets tragiques avec un langage contemporain trouve un écho immédiat et formel dans le travail de Cedrick Sungo. Si Bwami extrait la mémoire politique d'un passé spolié, Sungo, lui, prolonge cette quête de souveraineté en faisant resurgir les forces spirituelles ancestrales du bassin du Congo pour affronter une tragédie bien actuelle : la crise écologique.
Sa série d’installations Resilio ( composé de cinq œuvres, à savoir « Nganga nkisi na nganga nzambe », « The power and The glory », « Dimension d'éternité » , « Noir fétiche », « Noir fétiche II ») utilise un maillage frénétique de métaux coupés et de fils de fer pour faire apparaître des humanoïdes habités par l'esprit du Nkisi. « Il en ressort également une sorte de réminiscence, au sein de mes œuvres, rappelant certains aspects physiques de sculptures africaines ancestrales appelées "Nkondi Nkisi". Un appel à une reconnexion de l'homme, en général, et de l'homme noir en particulier, avec la nature », ajoute Cedrick Sungo.
Selon Cedrick Sungo, le fétiche à clous traditionnel ne relève plus du passé colonial muséifié ; il redevient une arme conceptuelle active, une « diatribe » visuelle sommant l'homme noir de rétablir son alliance avec la terre sous peine de disgrâce.
Le pont de la mémoire : réinterpréter pour mieux résister
Ce fil d’ariane entre la forme ancienne et le langage contemporain unit profondément les deux artistes. Adriel Bwami insiste sur le fait que son travail n’est pas une répétition ou une simple copie esthétique du passé, mais une révélation de strates invisibles. « Je n'aime pas trop parler du travail de réinterprétation parce qu'il ne s'agit pas forcément de produire un regard qui n'appartient pas à l'objet, mais il s'agit de toucher l'objet à partir de certains aspects qui n'ont pas toujours été dévoilés, ou qui du moins, plastiquement, ne sont pas encore amenés à être vus », a-t-il fait savoir.
Ce que Bwami cherche à rendre visible plastiquement dans l'histoire, Gabriel Kengele décide de le défendre sociologiquement face aux menaces du futur. En choisissant le bois — matériau organique par excellence — pour façonner ses deux œuvres qui seront exposées, à savoir « The future children’s » et « L’innocence », Kengele relie la mémoire pour faire face au choc technologique mondial. Il rappelle que le véritable « Retour aux sources » est un combat pour préserver l'humain face à la matrice des algorithmes. « Je fais appel à nos dirigeants de ne pas laisser l'Afrique subir les conséquences de l'évolution ou du développement de la technologie. Ubuntu c'est un mot qui parle de la sociologie africaine, donc un enfant pour son éducation c'est tout un village qui contribue à son développement, mais avec l'avènement de l'intelligence artificielle je crains que nous africains puissions subir que les conséquences. », insiste-t’il.
Une alliance conceptuelle pour penser le monde
En confrontant l'intelligence artificielle occidentale aux structures de l'Ubuntu, Kengele rejoint la mise en garde de Sungo contre la destruction des écosystèmes par des intérêts mal orientés. Tous trois utilisent la sculpture comme un miroir tendu aux fractures du siècle. Pour Kengele, cette communion d'idées à Cotonou doit précisément servir à universaliser le discours africain. « Pendant ces trois jours au FISCO, j'ose croire que notre collaboration sera à la hauteur de l'attente pour non seulement parler de ce continent, mais parler surtout du monde car l'artiste demeure un témoin oculaire et il n'a pas de frontières », a-t-il fait savoir.
Et Adriel Bwami de rappeler la mission fondamentale de leur présence au Bénin : « Pour la sculpture congolaise, une fois de plus encore, c'est une affirmation, une affirmation de ce que les artistes congolais sculpteurs apportent à la scène africaine, à la scène mondiale, avec des thématiques, avec des narratifs qui permettent de penser notre monde, de penser notre société et de répondre et de participer à la réflexion générale sur les enjeux de notre temps.»
The power and The glory, Cédrick SUNGO
Dans un marché de l'art mondialisé souvent friand de surfaces lisses et de toiles colorées facilement spéculatives, cette première édition du FISCO, entièrement dédiée au volume, fait figure de manifeste politique. À Cotonou, les sculpteurs congolais vont prouver que leur discipline reste l'un des outils les plus puissants pour disséquer les grands enjeux de notre époque.

