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AKAA 2023, Armelle DAKOUO

L’importance de la Pratique Curatoriale pour conter la scène artistique contemporaine d’Afrique.

Cette fin de mois d’Octobre 2023 est marquée par le coup d’envoi ce weekend d’AKAA (Also Known As Africa) au Carreau du Temple à Paris de retour pour sa 8ème édition. 40 exposants et galleries dont 3 projets curatoriaux nous donnent rendez-vous afin de redécouvrir la scène contemporaine de l’Afrique sous un autre angle. À cette occasion, Armelle DAKOUO, Directrice Artistique d’AKAA s’est entretenue avec nous afin de nous révéler les enjeux de cette édition de la foire centrée autour de l’art de la curation mais également de l’impact de la scène contemporaine d’Afrique et l’importance du travail de la mémoire et d’archivage. 

M.A : Comment se prépare un évènement d’une envergure telle que AKAA:

Armelle DAKOUO : Chaque édition se développe autour d’une thématique, un fil rouge qui définit la ligne de la foire mais également fédère, pousse à la reflexion. Cette année nous nous sommes donc intéressés à la pratique curatoriale et alors que nous nous apprêtons à annoncer dans cette veine un déploiement aux États-Unis avec pour la première fois une exposition (printemps 2024). Pour AKAA, Il est important de définir un thème qui va venir fédérer, tant au au travers des cartes blanches mais aussi le discours que l’on va avoir avec les galleries, les artistes  que l’on sollicite et participants spontanés. En outre de ces candidatures et pré-sélections, je pars à la rencontre de galleries en allant visiter d’autres foires durant les mois qui précèdent la réunion de notre comité visant à définir la selection finale  d’AKAA courant avril. 

En comparant avec les premières éditions, je constate que nous avons davantage d’exposants qui privilégient l’espace ce qui signifie moins d’exposants, 40 cette année dont 37 galleries et 3 projets partenaires. Nos cartes blanches sont quant à elles dédiées à la scène émergeante et aux artistes non représentés. On peut dire qu’AKAA opère principalement comme plateforme de mise en relation entre des collectionneurs, un public et des galleries. 


Arpil Bey


M.A: Vous faites partie de la genèse d’AKAA (fondée en 2015), au travers de ses éditions, quels changements ont pu être constatés dans notre rapport à tous à l’art contemporain ? 

A.D : Il y a une belle évolution rien que sur le plan économique pour commencer avec un marché qui se structure et se stabilise finalement. Pour se remettre dans le contexte du début des années 2010, cette scène était quasiment inexistante en terme de visibilité en Europe, en France en particulier. Certains pays européens avaient beaucoup plus d’avance en terme de manifestations et évènement à l’époque. Du fait de ce manque de visibilité, les clés de compréhension étaient inexistantes aux yeux du public large et le marché était à peine existant et très niché. Pour dire, aux yeux du grand public, on parlait “d’Art Africain” sans distinction lorsque l’on ne parle pas “d’Art Européen”. (rires) 





 “On a une histoire de l’art qui existe mais qui n’est pas réellement écrite et qui se transmet de manière orale mais lorsque l’on discute avec les artistes, chacun connaît l’histoire de l’art de son pays, les notions qui ont marqué leur histoire sur le continent sauf qu’aujourd’hui nous n’avons pas cette visibilité et ça c’est important de pouvoir le travailler.”

M.A : Justement, comment nommer cet art ?

A.D. : J’ai tendance à parler de scène artistique, de création artistique d’Afrique puisque l’Afrique contient plusieurs pays et que ces pays appartiennent au même continent. C’est une nuance qui peut sembler dérisoire mais qui a toute son importance lorsque l’on comprend le sujet. On s’éloigne de la vision primitive liée à une scène artistique classique, plus moderne qu’on avait tendance à réduire et à grouper, ce qui n’était pas forcément valorisant pour les artistes contemporains pour la plupart post-indépendance et qui ont une filiation avec les artistes modernes. On a une histoire de l’art qui existe mais qui n’est pas réellement écrite et qui se transmet de manière orale mais lorsque l’on discute avec les artistes, chacun connaît l’histoire de l’art de son pays, les notions qui ont marqué leur histoire sur le continent sauf qu’aujourd’hui nous n’avons pas cette visibilité et ça c’est important de pouvoir le travailler.

Cela fait beaucoup de chantiers qui viennent s’ajouter à une réalité, celle de la visibilité d’artistes contemporains qui se heurtent aussi aux spécificités du  continent. 

Visibilité et Ponts 

La question de la représentation et de la visibilité - et qui l’initie, est un sujet qu’Armelle DAKOUO a vu évoluer au fil des années et alors que la scène contemporaine a subit des transformations ces quinze dernières années particulièrement qu’AKAA a su capter au bon moment. 

A:D: Cette problématique part selon moi du problème premier qui est la visibilité et qui a beaucoup évolué depuis le début des années 2010. On a vécu une explosion sur les quinze dernières années d’une scène qui existait déjà avec plusieurs manifestations en France et en Europe. Aux États-Unis également des manifestations ont marqué les esprits dans les années 1980-90 même si c’est un pays qui fait face à des problématiques. Et puis, il y a eu un grand trou entre le début des années 2000, époque Africa Remix et 2015 où plus grand chose ne s’est passé du moins en France. L’arrivée d'AKAA a participé à cette remise en visibilité sur le plan européen tant au niveau du public, des collectionneurs et des medias. 

“Le post-Covid nous a également amené à repousser nos curseurs curatoriaux en développant un discours plus cohérent, ancré sur une année et avec un thème fort. On a arrêté de faire des catalogues de foire par exemple car on s’est rendu compte que leur impact était minime et ne constituaient pas réellement une archive. À la place, nous nous sommes lancés dans l’aventure d’une édition qui retranscrit la thématique annuelle d’AKAA.”

Aujourd’hui encore, alors que le public a une meilleure connaissance de la scène, il est est possible de resserrer les thématiques et approches discutées autour d’AKAA et au delà avec notamment la sortie d’un livre venu capturer l’essence de la foire 2023 et signée de six mains dont celles Armelle DAKOUO.

A.D : Cette édition met en lumière quinze artistes présents à la foire sur lesquels j’ai invité deux autres auteurs critiques, commissaires et philosophes, Allison GLENN et Jeanne MERCIER à écrire. Elles ont également sélectionné à leur tour deux autres artistes qui ne sont pas présentés à la foire mais qui au travers leur travail répondent à la thématique annuelle de la foire. C’est un clin d’oeil à l’ADN de la foire qui a pour trait d’élargir les horizons, montrer les influences nombreuses que l’Afrique a sur le reste du monde et de décentraliser le regard eurocentrique que l’on a sur la scène artistique contemporaine. Ce travail nous permet aussi de constituer des textes critiques sur des artistes qui n’en n’ont pas encore, d’acter la constitution d’une collection tout en participant à la construction d’une archive. Pouvoir écrire aujourd’hui ce qui sera l’histoire de l’art demain. 

L’Édition d’Others Shall Come, Curatorial Voices rentre en echo avec les cartes blanches de la foire et dans la continuité de l’exposition lancée Outre Atlantique Printemps 2024. Un aboutissement et privilège que la directrice artistique souligne : “On peut dire que tous ces éléments sont liés et constituent le fil rouge d’AKAA. Témoin particuliers de cette époque où nous sommes témoins de l’histoire tout en la vivant et l’écrivant.” 



M.A : Toujours dans cette ligne d’ouverture, on remarque une diversité géographique, au delà de l’Afrique en terme d’artistes présentés:

A.D : C’est dans l’ADN d’AKAA que de clamer notre discussion autour d’artistes qui revendiquent un lien avec l’Afrique. L’Afrique est au coeur de notre propos oui mais pas uniquement. Tout artiste qui se revendique un lien, une influence avec le continent peut nous joindre - qu’il s’agisse d’un artiste coréen qui a fait une résidence en Afrique du Sud par exemple à une Iranienne qui est basée au Maroc ou à Paris qui est d’origine d’un certain pays et aussi la diaspora. Enfin, il y a toutes les questions autour des afro-descendances qui nous lient par l’histoire avec les Amériques qui a engendré une migration suivie d’un déplacement culturel et spirituel aux États-Unis et en Amérique latine. Ces mouvements influencent forcément les artistes car j’ai tendance à penser qu’ils sont le miroir de nos sociétés. Ils nous montrent ce qui est de beau ou au contraire ce qui ne va pas en y rajoutant leurs réflexions. Notre vie serait bien morne et monotone sans leur présence !

M.A : Ils ont un rôle particulier.

A.D : Ils nous amènent avec délicatesse ou non d’ailleurs à une reflexion sur beaucoup de sujets du quotidien mais aussi de nos sociétés. Ce n’est pas une pratique exclusive au continent africain car nous avons tous les mêmes questionnements cependant de par son histoire, l’Afrique a tissé des liens particuliers avec de nombreuses zones géographiques comme le Moyen-Orient de par la connection avec le Maghreb ou encore l’Asie Pacifique ce qui nous permet d’ouvrir les horizons plus largement possible. 

Où en sommes nous aujourd’hui 

A.D : Aujourd’hui, nous avons gagné en visibilité sur la scène liée à l’Afrique et les collectionneurs en ont une meilleure lecture . Le marché se stabilise à l’exception de quelques effets spéculatifs localisés chez les jeunes artistes en particulier. Ils peuvent sauter des étapes et finalement disparaitre prématurément, une dérive que l’on observe ces derniers temps tandis que artistes établis ont une cote qui évolue avec une certaine constance.  Désormais la discussion que l’on mène autour de la scène artistique d’Afrique permet d’amener le public un peu plus chaque année vers ces dimensions que l’on ne pouvait moins se permettre dans le passé car il fallait d’abord mener ce travail préliminaire de visibilité autour de l’ère contemporaine d’Afrique. Ces liens explicites aujourd’hui se dessinent au travers des galleries qui viennent à la foire et autour de la thématique annuelle. Désormais beaucoup de ponts se forment.


Des Rencontres et des Archives 

Autour d’AKAA s’organise Les Rencontres, qui permettent des conversations autour de ce fil rouge amorcé par la directrice artistique. 

A.D. : Au delà de vouloir créer un fil rouge pour cette année j’aime également penser les Rencontres dans la continuité des années précédentes. Des notions comme la mémoire, la transmission, l’histoire, l’archive, la technique et la passassions reviennent beaucoup par exemple. Au sein des artistes tout âge confondus il y a cette volonté d’avoir un socle qui se base sur des notions historiques, ce qui crée une continuité palpable dans la création artistique qui aujourd’hui manque d’archives écrites cependant. J’ai tendance à penser que ces artistes s’attribuent beaucoup ce travail de recherche qui s’appuie sur le contexte historique et socio-économique de leur pays dans un contexte continental. 

Ça l’était déjà post-indépendance pour toutes ces générations directement témoins et ça l’est beaucoup aujourd’hui dans la scène émergeante qui se dessine. C’est une génération qui pour certains sont déconnectés de ces temps de révolution mais qui qui en ont vécu l’effervescence au travers les récits de leurs ainés ou de par leur parcours. 

Pour la diaspora c’est également se donner de la contenance par rapport à leur pays d’origine; de pouvoir s’approprier des notions pouvoir comprendre; intégrer . Cela a du sens car on se cherche tous une affiliation dans notre identité. 



Restauration et Identités 

Lorsque l’on a commencé à construire cette direction artistique des Rencontres en 2020, je sortais d’une exposition qui m’a bien marquée Le Modèle Noir (Orsay, Printemps 2019) où je me disais enfin une exposition qui remet au centre le corps noir et associée à des scientifiques comme Anne LAFONT, Pape NDIAYE qui ont activement travaillé à retracer les origines et historique de ces modèles noirs qui étaient jusque-là désigné modèles nègres et ou anonymes. Le travail de recherche scientifique autour de cette exposition m’a beaucoup interpelée et a été marqueur à l’époque. 

Cette reflection autour de la représentation a débuté il y a quelques années, avec courant 2016 un grand retour du figuratif témoignant d’une volonté de se ré-approprier sa propre histoire. Si je prends mon cas, lorsque l’on est métissée on comprends qu’il y a des notions de perception culturelles, de codes esthétiques qui ne sont pas compris de la même manière en fonction des publics. Ça me tenait à coeur de jouer sur ces notions car il y a des artistes de la diaspora mais aussi du continent qui jouent sur ces perceptions. 

Nous avons pensé et construit les Rencontres, comme un long fil rouge à suivre chaque année; prenant inspiration auprès de différentes sources, les poèmes Souffles de Berigo DIOP et son livre À Rebrousse Temps (1982) qui traite de cette notion de temps et le rapport qu’à l’artiste avec la Mémoire et la Transmission par exemple tandis que l’année dernière l’idée de mouvement était le coeur du sujet et a amorcé les Rencontres de cette année, D’Autres Viendront et alors que nous nous rapprochons des Amériques. 

M.A. : Quel rapport justement actuellement s’opère en Amérique ?

A.D. : La scène Africaine Américaine souffre de cette mêmes problématiques de manque de visibilité. On clame un manque de visibilité dans les expositions, dans les institutions, les musées quid des commissaires noirs. Cela fait grand débat aux États-Unis et s’est particulièrement renforcé depuis 2020. Ce débat est quasiment inexistant en France à l’heure actuelle mais je me rends compte que cette question est réellement centrale. C’est en partant de ce constat que je me suis interrogé sur comment animer une discussion autour d’artistes qui certes peuvent avoir des points communs mais sont complètement différents au sein d’une même exposition. C’est donc là qu’entre en action la pratique curatoriale comme élément liant. À ce sujet on remarque que certains artistes en manque de visibilité travaillent à intégrer ces notions curatoriales dans leur processus de création et reflexions. Cela se retrouve dans l’amoncellement de leur travail, comment le montrer, comment occuper l’espace, quels mediums parfois fait de manière totalement inconsciente.

D’Artiste à Curateur 

A.D. : La pratique de la curation  contribue aussi à porter des mots sur une reflexion. D’une curation peut naître une édition, l’écriture d’un texte, qui engendre la création d’archive et donc une écriture de l’histoire de l’Art. C’est dans ce cadre que nous avons crée deux tables rondes avec comme invité Richard MUDARIKI qui a fondé le collectif ArtHarare Contemporary, lui-même artiste et qui est la carte blanche du lounge. La Carte blanche mettra en avant les travaux des artistes zimbabwéennes Fungai MARIMA, Tanaka MAZIVANHANGA, Ana UZELAC, Linnet RUBAYA et Xanthe SOMERS. C’est d’ailleurs un phénomène qui se répète de nos jours, on a beaucoup d’artistes qui se prennent en main en créant des collectifs et espaces toujours dans cette intention de visibilité. L’installation monumentale qui est un peu l’image de la foire illustre le propos, cette année menée par Cosmo WHYTE et son commissaire Dr Fahamu PECOU fondateur du musée en ligne ADAMA. 

Enfin sans nous faire part de favoris, Armelle DAKOUO mentionne quelques artistes qu’elle a à coeur de retrouver en cette édition 2023 de AKAA, certains qu’elle découvre, d’autres dont elle a suivi les évolutions d’années en années. “pour certains ça a été un long cheminement, c’est ma plus grande fierté de se dire qu’il y aune continuité. Voir l’évolution au fil des années.”

Margaux DERHY et ne manque pas de mentionner ses coups de coeurs textiles Georgina MAXIM, Theresah ANKOMAH, Sheila NAKITENDA (Brulhart), Cassio MARKOWSKI, Ange DAKOUO, ou encore certains noms dont la renommée n’est plus à refaire l’instar d’Abdoulaye KONATÉ et Joel ANDRIANOMEARISOA présenté pour la première fois. Elle souligne également le travail d’ Amine EL GOTAIBI (installation extérieure à 1-54) ou encore la poétique Kika CARVALHO. Enfin, la directrice artistique souligne le retour de la photo ainsi que du textile, pour ne citer qu’elle, cela souligne un retour de diversité de techniques que l’on peut compléter avec la mise en avant d’autres techniques telles que la céramique. 


Nul ne doute que la scène contemporaine d’Afrique a dépassé l’étape du simple tournant et que nous sommes entrés dans une ère de construction solide qui marquera l’Histoire des Arts d’Afrique a posteriori ce que souligne Armelle DAKOUO avec entrain.

"Ce sont des étapes que nous passons, selon les générations les perceptions évoluent à ma plus grande joie !”

AKAA 2023, Art & Design Fair 20-22 Octobre 2023 au Carreau du Temple. Propos recueillis par Ngalula MAFWATA